Plus des trois quarts de la population du Burkina Faso ont moins de 35 ans. Dans un pays engagé depuis 2022 dans un vaste processus de refondation de l’État, cette jeunesse nombreuse constitue à la fois le premier vivier d’énergies du pays et l’un des principaux enjeux de légitimité des réformes en cours. Comment l’associer durablement à la transformation de la nation ? C’est la question à laquelle s’attaque la première note d’analyse de la plateforme Jamana Yaam, consacrée à « la jeunesse et la citoyenneté dans la refondation du Burkina Faso ».
Une première note d’analyse pour une question centrale
Publiée en novembre 2025, cette note inaugure une série de six notes d’analyse politique prévues par le programme PRECIP-BF — Programme de Recherche et d’Éducation Citoyenne pour la Paix au Burkina Faso —, porté par le NIMD Burkina Faso avec le concours de l’Union européenne. Élaborée sous la supervision du comité scientifique de la plateforme, elle poursuit un double objectif : éclairer l’action publique et nourrir le dialogue multi-acteurs sur un sujet aussi décisif que sensible.
La démarche est volontairement qualitative et contextualisée. Elle combine une revue de la littérature académique, institutionnelle et issue de la société civile, et cinq entretiens menés en septembre 2025 auprès de jeunes engagés dans des associations à Ouagadougou. L’ambition n’est pas de trancher, mais de poser un diagnostic partagé et d’ouvrir des pistes concrètes — dans un langage accessible bien au-delà des cercles académiques.
Une jeunesse très présente, une participation pourtant en recul
Le point de départ de la note est un paradoxe. Première force démographique du pays, la jeunesse burkinabè voit pourtant sa participation citoyenne reculer sur la dernière décennie. Selon les données d’Afrobaromètre citées par la note, seuls 17 % des jeunes déclarent « se sentir proches » d’un parti politique, et 12 % seulement prennent part à des manifestations.
La note distingue deux grandes formes d’engagement. La première, conventionnelle, s’exerce dans un cadre institutionnel : le vote, l’adhésion à un parti, la participation à des structures comme le Conseil national de la jeunesse — créé en 2008 — ou le Parlement des jeunes. La seconde, plus protestataire, s’exprime hors des canaux établis. C’est cette « participation de crise » qui a marqué les grands basculements récents : le soulèvement populaire d’octobre 2014, puis les mobilisations de septembre 2022. La note rappelle d’ailleurs que l’arrivée au pouvoir d’un jeune officier de 34 ans fait écho à un précédent historique — l’accession de Thomas Sankara à la tête de l’État en 1983, au même âge.
Mais ces moments d’irruption dans l’espace public ne se sont pas traduits par une présence durable dans les instances de décision. Au lendemain de l’insurrection de 2014, les jeunes n’ont obtenu qu’une faible représentation dans les assemblées élues. Reconnue comme une « ressource stratégique » pour le développement, la jeunesse reste, selon la note, faiblement considérée comme un acteur citoyen à part entière, capable de contribuer à la définition et au suivi des politiques publiques.
Ce qui freine l’engagement citoyen des jeunes
La note identifie un faisceau de contraintes structurelles, sociales, politiques et culturelles qui pèsent sur la participation des jeunes :
- La vulnérabilité économique. Près de la moitié des 15-34 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Lorsque l’engagement citoyen ne procure aucun dividende immédiat, il devient un luxe au regard de la recherche d’un revenu.
- Le déficit de formation civique et politique. 43 % des jeunes de 18 à 35 ans ne disposent d’aucune instruction formelle, et l’éducation à la citoyenneté demeure insuffisante. Beaucoup ignorent tout simplement les voies d’accès à l’engagement.
- Une place périphérique dans les organisations. Au sein des partis, les jeunes sont souvent cantonnés à des fonctions symboliques — le poste de « secrétaire chargé de la jeunesse » — sans réel pouvoir de décision.
- Un paradoxe juridique. L’âge minimum requis pour se porter candidat à l’élection présidentielle est fixé à 35 ans, soit la limite supérieure même de la définition officielle de la jeunesse.
- Le poids des normes gérontocratiques. L’initiative politique reste largement perçue comme l’apanage des aînés, ce qui pousse de nombreux jeunes à une posture de retrait.
- Des mécanismes de représentation peu inclusifs. La note relève que le Conseil national de la jeunesse a souvent fonctionné comme un relais de légitimation politique plutôt que comme un espace de représentation autonome.
Refonder avec les jeunes : politiques tangibles et politiques symboliques
La note reconnaît que la gouvernance engagée depuis septembre 2022 affiche une volonté nette de replacer la jeunesse au cœur de la refondation. Elle distingue deux registres d’action.
Les politiques tangibles visent d’abord l’autonomisation économique. La note cite l’initiative « référent-opportunité-insertion » destinée aux communes rurales, le Programme d’accompagnement et de développement des compétences des jeunes (PADEJ), le dispositif de bilan de compétences et d’accompagnement, l’Agence pour la promotion de l’emploi communautaire ou encore le volet formation de « Faso Mêbo », qui a outillé une première cohorte de 450 jeunes à la conduite d’engins lourds. L’enrôlement dans les forces de défense et de sécurité est également devenu un important pourvoyeur d’emplois. Pour autant, la note souligne que ces efforts n’ont pas encore inversé les indicateurs : en 2023, un tiers des 15-34 ans demeuraient sans emploi ni formation, et 93,5 % des emplois restent informels.
Les politiques symboliques, elles, cherchent à forger une nouvelle culture civique. La note mentionne l’instauration d’une immersion patriotique obligatoire — quelque 60 000 bacheliers de la session 2025 concernés —, l’introduction de l’enseignement du civisme dans le secondaire, les conférences régionales autour de la révolution progressiste populaire ou les camps de vacances « Faso Mêbo ». Autant d’actions qui, relève la note, conjuguent formation citoyenne et mobilisation politique.
Une « refondation par le bas » encore à construire
C’est peut-être le constat le plus important de la note : si les jeunes sont fréquemment informés et sensibilisés, leur implication dans la conception même des décisions reste limitée. Plusieurs réformes structurantes ont été conduites selon une logique descendante, sans association formelle de la jeunesse : le retrait de la CEDEAO et la création de l’Alliance des États du Sahel, la révision constitutionnelle de 2023, le nouveau découpage territorial ou la révision de la loi foncière — des sujets qui touchent pourtant directement la mobilité, l’emploi et l’accès à la terre des jeunes, en particulier en milieu rural.
La note pointe aussi un risque d’élitisme : les dispositifs récents profitent surtout à la jeunesse urbaine et scolarisée, laissant de côté les jeunes ruraux et non scolarisés. Elle relève enfin la fragilité des structures censées représenter la jeunesse, le Conseil national de la jeunesse étant suspendu depuis janvier 2025. Reprenant une formule de l’ancien président Michel Kafando, la note rappelle un avertissement resté d’actualité : « Avec les jeunes, tout est possible ; sans les jeunes, attention ! »
Refonder l’État sans la jeunesse, c’est construire l’avenir sur des bases fragiles ; l’impliquer pleinement, c’est garantir une transformation durable, légitime et partagée.
Trois familles d’acteurs, une responsabilité partagée
La note se clôt sur des recommandations organisées autour d’une responsabilité partagée entre trois familles d’acteurs.
À l’État, elle suggère de privilégier une approche inclusive et concertée, d’institutionnaliser et d’élargir l’éducation civique aux jeunes situés hors du système scolaire, d’associer la jeunesse aux instances de réflexion et de décision sur la refondation, et de redynamiser les structures faîtières de jeunesse en garantissant leur indépendance vis-à-vis des influences politiques.
Aux jeunes et à leurs associations, elle recommande de se former en continu sur les plans technique et politique, de se mettre en réseau et de travailler à leur autonomie financière, notamment par l’entrepreneuriat innovant.
Aux ONG et aux organisations de la société civile, enfin, elle confie un rôle de plaidoyer pour l’intégration des jeunes aux postes de responsabilité, de formation politique et d’animation d’un dialogue intergénérationnel permanent et inclusif.
Chiffres clés de la note d’analyse
- Plus de 75 % de la population burkinabè a moins de 35 ans ;
- 17 % des jeunes se déclarent proches d’un parti politique ;
- près d’un jeune sur deux (15-34 ans) n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation ;
- 43 % des 18-35 ans ne disposent d’aucune instruction formelle ;
- 35 ans : âge minimum pour se porter candidat à l’élection présidentielle ;
- 1re note d’une série de 6 notes d’analyse prévues par le programme PRECIP-BF.
En posant ce diagnostic sans complaisance mais sans procès, la première note d’analyse de Jamana Yaam tient la promesse de la plateforme : transformer une question politique sensible en un objet de débat documenté. Elle servira de point d’appui aux dialogues multi-acteurs que Jamana Yaam consacrera, dans les mois à venir, à la place de la jeunesse dans la refondation du Burkina Faso.
Pour aller plus loin
- La feuille de route du comité scientifique de Jamana Yaam
- Atelier de lancement de Jamana Yaam : trois jours pour poser les fondations
- Les publications de la plateforme
- À propos de la plateforme Jamana Yaam
- Netherlands Institute for Multiparty Democracy (NIMD)
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