Refonder un État ne se résume pas à réorganiser des administrations : c’est aussi reconstruire un lien, celui qui unit une Nation à ses institutions. C’est autour de cette conviction que s’est tenu, les 26 et 27 février 2026 à Ouagadougou, le premier séminaire régional de la plateforme Jamana Yaam, sous le thème « La refondation de l’État au Burkina Faso et les dynamiques de la construction de la Nation : refonder l’État pour bâtir une Nation forte et unie ».
Deux jours durant, dans une salle de l’hôtel Royal Beach, une quarantaine d’acteurs — chercheurs, responsables d’institutions publiques, autorités coutumières et religieuses, organisations de la société civile et partenaires techniques et financiers — ont confronté analyses scientifiques et expériences de terrain. Organisée par le NIMD (Netherlands Institute for Multiparty Democracy) dans le cadre du programme PRECIP-BF financé par l’Union européenne, la rencontre a marqué une étape : celle où la plateforme passe de la production d’études à la mise en dialogue régionale de ses savoirs. Compte rendu.
Un séminaire né d’un moment de refondation
Le Burkina Faso traverse une crise multidimensionnelle qui interroge son modèle d’État, ses institutions et le vivre-ensemble. Le pays s’est engagé dans un vaste processus de refondation, entendu comme une transformation structurelle des institutions, des modes de gouvernance et des relations entre l’État et les citoyens. Mais l’expérience comparée le rappelle : des réformes institutionnelles qui ne s’accompagnent pas d’un projet de construction nationale inclusif peinent à produire des changements durables.
C’est précisément cette articulation — entre transformation de l’appareil étatique et construction d’une Nation unie — que le séminaire a choisi d’explorer. La problématique posée aux participants tenait en une question : comment penser la refondation durable de l’État burkinabè comme un processus à la fois institutionnel, social et politique, capable de faire de l’État un instrument efficace de gouvernance tout en constituant le socle d’une Nation souveraine et résiliente ?
Les travaux ont aussi été inscrits dans une profondeur historique. La Révolution d’août 1983, qui plaçait la participation citoyenne, la justice sociale et la souveraineté nationale au cœur de son projet, demeure une référence d’une construction de l’État-Nation « par le bas ». Une expérience qui, aujourd’hui encore, interroge les formes contemporaines de mobilisation sociale nécessaires pour soutenir une transformation durable de l’État.
Une ouverture placée sous le signe du dialogue
La cérémonie d’ouverture a réuni le représentant pays du NIMD au Burkina Faso, Cheickna Yaranangoré, la présidence du comité scientifique de la plateforme, ainsi que les représentants de l’ambassade du Royaume des Pays-Bas et de la délégation de l’Union européenne. Tous ont souligné une même exigence : accompagner un processus de refondation conduit sous leadership burkinabè, en l’adossant à une démarche scientifique et inclusive.
Le ton était donné. Fidèle à la devise du NIMD — « la démocratie commence par le dialogue » —, le séminaire entendait moins livrer des conclusions toutes faites que réunir, autour d’une même table, des acteurs qui se croisent rarement : chercheurs, décideurs publics, autorités coutumières et religieuses, société civile.
Conférence inaugurale : la refondation comme levier de construction nationale
La conférence inaugurale, animée par le Pr Alkassoum Maïga et modérée par Célia Dédé d’Almeida, coordinatrice Sahel du NIMD, a posé le cadre conceptuel des travaux. Sous le titre « La refondation de l’État comme levier de construction nationale », elle a dressé l’état des connaissances sur la refondation et la construction de la Nation, situé le séminaire dans le contexte du PRECIP-BF et défini les enjeux des panels à venir.
Une idée forte a traversé le propos : la Nation ne peut plus être conçue comme une simple construction juridique ou administrative. Elle repose sur des pratiques inclusives, la reconnaissance des pluralités culturelles, l’équité territoriale et la participation effective des citoyens aux affaires publiques. La refondation de l’État devient ainsi indissociable d’une refondation du vivre-ensemble et du sentiment d’appartenance collective.
Panel 1 — Qui sont les acteurs de la refondation ?
Le premier panel, modéré par Célia Dédé d’Almeida, était consacré aux « acteurs, rôles et ressources de la refondation de l’État ». Trois communications scientifiques s’y sont succédé, chacune suivie d’un large temps de discussion en plénière.
Le Pr Abdoul Karim Saïdou a ouvert le panel sur les acteurs institutionnels et politiques — institutions publiques, administration centrale, pouvoirs locaux —, en interrogeant les mécanismes susceptibles de renforcer la légitimité, l’efficacité et la redevabilité de l’action publique. La Dr Fati Sampala Balima a ensuite analysé les acteurs sociopolitiques — société civile, catégories sociales, légitimités traditionnelles — et les ressources sociales, culturelles et citoyennes mobilisables pour soutenir la transformation de la gouvernance. Le Dr Kassem Sourwema a refermé la journée en examinant les enjeux de la réforme actuelle de l’État et les obstacles concrets de sa mise en œuvre.
Un fil commun a traversé les échanges : la refondation ne saurait être purement technocratique. Elle suppose de dépasser la logique événementielle de l’engagement citoyen — journées patriotiques, campagnes de mobilisation communautaire — pour construire des cadres permanents de participation, intégrés aux politiques publiques et aux dispositifs de gouvernance locale.
Panel 2 — De l’État refondé à la Nation unie
La seconde journée, modérée par Karim Drabo, a déplacé la focale vers la « synergie entre refondation de l’État et construction de la Nation ». Le Dr Abdoulaye Barro a traité de l’influence de la refondation de l’État sur la consolidation nationale ; le Dr Youssouf Nassirou Ba a montré comment la cohésion nationale et la diversité culturelle peuvent être mises au service de l’État refondé ; le Dr Hyacinthe W. Ouédraogo a clos le cycle des communications sur les mécanismes d’une refondation inclusive pour une construction nationale pérenne.
Les discussions ont longuement insisté sur la territorialisation de la refondation. Les perceptions de l’État et les pratiques de la citoyenneté varient fortement selon les contextes urbains, périurbains et ruraux : une refondation pilotée exclusivement depuis le centre manquerait sa cible. D’où le rôle stratégique reconnu aux autorités coutumières, religieuses et communautaires dans la médiation sociale et la mobilisation citoyenne.
Dix recommandations pour l’action publique
La dernière demi-journée a pris la forme d’une table ronde de synthèse, conduite selon une démarche participative. En confrontant expériences locales, analyses scientifiques et perspectives politiques, elle a permis de hiérarchiser les priorités et de formuler une dizaine de recommandations opérationnelles.
Celles-ci portent notamment sur la refonte de la justice, la reconnaissance des chefferies coutumières comme instances de régulation sociale, la relance de la décentralisation, la place des femmes et des jeunes dans les instances de transition, ainsi que sur les modalités de dialogue entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et les autres organisations régionales. Toutes convergent vers une même idée : articuler réformes institutionnelles et dynamiques sociales pour consolider, « par le bas », le projet d’État-Nation.
Des actes pour prolonger le séminaire
Le séminaire ne s’arrête pas à sa clôture. Il produira plusieurs livrables destinés à capitaliser ses résultats : une synthèse analytique des interventions et des discussions, un jeu de recommandations opérationnelles et la documentation complète des échanges. Les actes du séminaire viendront enrichir la bibliothèque de la plateforme.
Ces productions ont une double vocation : alimenter la recherche et la décision publique, d’une part ; nourrir, d’autre part, les curricula de l’École de la Citoyenneté (ECIT), l’autre pilier du programme PRECIP-BF. C’est tout le sens de Jamana Yaam — « intelligence(s) du pays » en bambara, en dioula et en mooré — : faire circuler la connaissance entre l’amphithéâtre, le ministère et la place publique. Après l’atelier de lancement d’avril 2025, ce premier séminaire régional confirme la montée en puissance d’une plateforme désormais pleinement engagée dans le débat public.
Le séminaire en chiffres
- 2 jours de débats, les 26 et 27 février 2026 à Ouagadougou ;
- 1 conférence inaugurale et 2 panels thématiques ;
- 6 communications scientifiques adossées à des études de cas ;
- 43 participants issus de la recherche, des institutions, des autorités coutumières et religieuses et de la société civile ;
- 4 pays du Sahel ouest-africain représentés ;
- une dizaine de recommandations pour la refondation de l’État.
Pour aller plus loin
- Atelier de lancement de Jamana Yaam : trois jours pour poser les fondations de la plateforme
- La feuille de route du comité scientifique de Jamana Yaam : ce que prévoit la note d’orientation
- À propos de la plateforme Jamana Yaam
- Les activités de la plateforme
- Les publications de la plateforme
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