Comment refonder un État sans la génération qui en constitue la majorité ? C’est à cette question que s’attaque la première note d’analyse de la plateforme Jamana Yaam, publiée en novembre 2025 sous le titre « Jeunesse et citoyenneté dans la refondation du Burkina Faso ». Produite dans le cadre du Programme de recherche et d’éducation citoyenne pour la paix au Burkina Faso (PRECIP-BF) — animé par le NIMD et financé par l’Union européenne —, cette note de 21 pages dresse l’état de la participation politique des jeunes Burkinabè, identifie les obstacles qui freinent leur engagement citoyen et formule des recommandations à l’intention de trois acteurs : l’État, les jeunes eux-mêmes et les organisations de la société civile.
Son fil conducteur tient en un paradoxe. Le Burkina Faso est l’un des pays les plus jeunes du monde, et sa jeunesse s’est trouvée au premier plan de tous les basculements politiques récents. Pourtant, sa participation citoyenne organisée recule. Comprendre cet écart, c’est se donner les moyens de faire de la refondation un projet réellement partagé.
Une jeunesse nombreuse, une participation pourtant fragile
Le constat démographique est sans appel : plus de trois Burkinabè sur quatre ont moins de 35 ans (INSD, 2024), seuil retenu par la politique nationale de la jeunesse comme par l’Union africaine. La jeunesse n’est donc pas une catégorie parmi d’autres : elle est le corps social majoritaire.
Cette force du nombre ne se traduit pourtant pas en poids politique. S’appuyant sur les données d’Afrobaromètre, la note relève qu’au cours de la décennie 2012-2022, la participation citoyenne des jeunes a reculé. Seuls 17 % d’entre eux déclarent se sentir proches d’un parti politique, et leur engagement dans les manifestations (12 %) se situe dans la moyenne nationale. Fréquemment présentée comme une « ressource stratégique » pour le développement, la jeunesse reste, selon la note, faiblement reconnue comme un acteur citoyen à part entière — capable de contribuer à la définition, à la mise en œuvre et au suivi des politiques publiques.
Entre participation de crise et participation institutionnalisée
La note distingue deux formes d’engagement, qui coexistent sans toujours se renforcer. La première est institutionnalisée : depuis l’ouverture démocratique des années 1990, elle s’est incarnée dans des cadres comme le Parlement des jeunes, le forum national de la jeunesse et le Conseil national de la jeunesse (CNJ), créé en 2008, ainsi que dans les rencontres périodiques entre le chef de l’État et la jeunesse.
La seconde est une participation « de crise », plus spontanée et souvent protestataire. C’est elle qui a porté l’insurrection populaire d’octobre 2014, puis les mobilisations de septembre 2022. Mais cette énergie peine à se convertir en représentation durable : à l’issue des scrutins post-insurrectionnels, les jeunes sont restés très minoritaires dans les instances élues. La note rappelle aussi que la crise sécuritaire ouverte en 2016 a fait de la jeunesse la principale ressource humaine de la réponse de l’État, et souligne le parallèle générationnel entre l’accession au pouvoir d’Ibrahim Traoré en 2022 et celle de Thomas Sankara en 1983, l’un et l’autre âgés de 34 ans.
Pourquoi l’engagement citoyen reste un défi
Le cœur de la note est consacré aux contraintes — structurelles, sociales, politiques et culturelles — qui limitent la participation des jeunes.
La première est économique. Près de la moitié des 15-34 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (INSD, 2024), et l’écrasante majorité des emplois relèvent de l’informel. Quand la priorité quotidienne est la survie, l’engagement citoyen — dont les bénéfices sont incertains — devient un luxe ; la note cite un jeune interrogé pour qui le chômage « complique la participation citoyenne » et expose les plus vulnérables aux groupes extrémistes.
S’y ajoute un déficit de formation civique : 43 % des 18-35 ans n’ont aucune instruction formelle (Afrobaromètre, 2025), et l’éducation à la citoyenneté demeure insuffisante dans les parcours scolaires comme dans les actions de sensibilisation. La note pointe également la marginalisation des jeunes au sein des partis, le plus souvent cantonnés à un poste de « secrétaire chargé de la jeunesse » sans réel pouvoir de décision, ainsi qu’un paradoxe juridique éloquent : l’âge minimum pour se porter candidat à l’élection présidentielle est fixé à 35 ans, soit la borne supérieure même de la définition de la jeunesse. Des normes gérontocratiques tenaces et des structures de représentation jugées peu inclusives — à commencer par le CNJ — achèvent de tenir les jeunes à distance des centres de décision.
Refondation : des politiques tangibles et des politiques symboliques
La note reconnaît que la dynamique de refondation engagée depuis 2022 a replacé la jeunesse au centre du discours et de l’action publique. Pour l’analyser, elle distingue deux registres de politiques.
Les politiques tangibles visent l’autonomisation économique. Le pilier 3 du Plan d’action pour la stabilisation et le développement (PA-SD) fait de l’emploi des jeunes une priorité, déclinée à travers plusieurs dispositifs : le triptyque « référent-opportunité-insertion » lancé en juin 2023 pour les 302 communes rurales, le Programme d’accompagnement et de développement des compétences des jeunes (PADEJ), le Bilan de compétences et d’accompagnement, l’Agence pour la promotion de l’emploi communautaire ou encore le programme « Faso Mêbo », qui a notamment formé une première cohorte de 450 jeunes à la conduite d’engins lourds.
Les politiques symboliques, elles, cherchent à forger une culture citoyenne et patriotique : immersion patriotique obligatoire pour les nouveaux bacheliers — environ 60 000 jeunes pour la session 2025 —, introduction de l’enseignement du civisme dans les curricula, conférences régionales et camps de vacances. La note observe toutefois que ces mesures n’ont pas encore inversé les indicateurs de développement de la jeunesse, et qu’elles comportent un risque d’élitisme : la jeunesse rurale et non scolarisée reste plus difficile à atteindre.
« Refonder par le bas » : un processus encore largement descendant
Au-delà des dispositifs, la note interroge la place réelle des jeunes dans la décision. Des signaux d’ouverture existent : la nomination, dans chacune des 13 régions, d’un représentant des jeunes comme chargé de mission auprès de la Présidence ; la vitalité de l’engagement citoyen sur les réseaux sociaux ; ou encore des initiatives autonomes de sensibilisation portées par des associations de veille citoyenne. Mais l’essentiel des décisions structurantes — le retrait de la CEDEAO et la création de l’Alliance des États du Sahel, la révision constitutionnelle, le nouveau découpage territorial ou la réforme foncière — a été conduit selon une logique descendante, sans association véritable de la jeunesse, alors même que ces choix engagent directement son avenir.
La note relève par ailleurs la fragilité des structures censées porter la voix des jeunes, le CNJ étant suspendu depuis janvier 2025. Elle convoque, pour conclure cette partie, une formule de l’ancien président Michel Kafando prononcée en 2015 et toujours d’actualité : « Avec les jeunes, tout est possible, sans les jeunes, attention ! » Refonder l’État sans la jeunesse, résume-t-elle, reviendrait à construire l’avenir sur des bases fragiles.
Trois séries de recommandations
La note se referme sur une triple responsabilité, partagée entre l’État, les jeunes et la société civile.
À l’État, elle recommande de privilégier une approche inclusive et concertée, de renforcer l’éducation civique et patriotique en l’élargissant aux jeunes hors du système scolaire et en milieu rural, d’associer réellement les jeunes aux instances de réflexion et de décision sur la refondation, et de redynamiser les structures faîtières de jeunesse — CNJ et conseils régionaux — en garantissant leur autonomie vis-à-vis du pouvoir politique.
Aux jeunes et à leurs associations, elle adresse une invitation à la responsabilité : se former en continu, sur les plans technique et politique ; se mettre en réseau pour créer des synergies ; et travailler à leur autonomie financière, notamment par l’entrepreneuriat innovant.
Aux ONG et organisations de la société civile, enfin, elle confie un rôle de veille et de passerelle : poursuivre le plaidoyer pour l’accès des jeunes aux postes de responsabilité, concevoir des programmes de formation politique et entretenir un dialogue permanent, inclusif et intergénérationnel.
Chiffres clés
- Plus de 3 Burkinabè sur 4 ont moins de 35 ans (INSD, 2024) ;
- 17 % des jeunes déclarent se sentir proches d’un parti politique (Afrobaromètre) ;
- près de 45 % des 15-34 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (INSD, 2024) ;
- 43 % des 18-35 ans n’ont aucune instruction formelle (Afrobaromètre, 2025) ;
- 35 ans : l’âge minimum pour se présenter à la présidentielle — la borne haute de la jeunesse ;
- 21 pages, 5 entretiens de terrain et une revue de littérature pour cette note d’analyse n° 1.
Une note adossée à une démarche qualitative
La note d’analyse n° 1 repose sur une démarche qualitative combinant une revue de la littérature académique, institutionnelle et issue de la société civile, et cinq entretiens menés en septembre 2025 auprès de jeunes engagés dans des associations à Ouagadougou. Première d’une série prévue sur la durée du programme PRECIP-BF, elle a été élaborée sous la supervision du comité scientifique de la plateforme. La feuille de route de ce comité prévoit qu’une note paraisse chaque trimestre, aux côtés de trois études thématiques et de deux séminaires régionaux.
En refusant à la fois le procès en désintérêt souvent fait à la jeunesse et l’illusion d’une participation déjà acquise, la note d’analyse n° 1 de Jamana Yaam invite à un changement de regard : faire des jeunes non plus de simples bénéficiaires des politiques de refondation, mais des coauteurs du projet. C’est à cette condition, suggère-t-elle, que la transformation de l’État pourra être durable, légitime et partagée.
Pour aller plus loin
- La feuille de route du comité scientifique de Jamana Yaam : ce que prévoit la note d’orientation
- Atelier de lancement de Jamana Yaam : trois jours pour poser les fondations de la plateforme
- Les publications de la plateforme
- Les activités et l’agenda de la plateforme
- À propos de la plateforme Jamana Yaam
- Netherlands Institute for Multiparty Democracy (NIMD)
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